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LIEN SOCIAL Numéro 448, 2 juillet 98

Télé : le danger pour les jeunes, c’est la démission des adultes !

Qui ose aujourd’hui prononcer le mot de censure ?

Aujourd’hui, se placer sur le terrain des valeurs revient bien souvent à être classé d’office dans le clan des conservateurs. À fuir ce débat et à court-circuiter cette question, les « responsables » en général, et la classe politique en particulier, s’exposent à laisser tout se confondre pour les générations qui viennent : l’ordrerépublicain, le fascisme, la sécurité publique, la citoyenneté, la civilité et la liberté.


Si la télévision est devenue l’un des principaux agents de socialisation de notre époque, va-t-elle jusqu’à jouer un rôle dans l’accroissement spectaculaire des comportements violents des enfants et des adolescents, tant sur la voie publique que dans les institutions ? Le débat rebondit régulièrement comme un ballon dans une cour d’école, nous avons droit à la thèse et l’antithèse : les uns « diabolisent » la télévision en l’accusant de tous les maux, de troubler l’ordre moral, de ne pas montrer suffisamment de gentilles émissions, condamnent sa complaisance pour le sexe et la violence, les autres « font l’ange », en niant en bloc l’influence négative du petit écran, sans doute par reconnaissance du ventre — je songe bien sûr à nos spécialistes du prêt-à-penser, indécrottables des plateaux TV. À peine commence-t-on à voir enfin réagir un ministère quant à la prolifération de jeux vidéos faisant l’apologie de la violence ! Cependant, l’indignation et l’interdiction de circonstance ne suffisent pas… Le marché des vidéos est juteux et qui ose vraiment s’y attaquer ? Tandis que l’on sait depuis des années que tout circule, des jeux néo-nazis aux cassettes pédophiles. Nous pouvons dire qu’il existe aujourd’hui un lobby de la violence.

De nombreuses études se sont intéressées à l’influence de la télévision sur certaines attitudes des adultes, telles que réceptivité à des produits ou des images, adhésion à des idées, actes d’achat etc. L’influence de la télévision sur les enfants, s’avère beaucoup plus difficile à apprécier sur l’instant, car la plupart du temps, les effets de cette influence ne débouchent pas sur des attitudes immédiates, et s’inscrivent dans le système de pensées et de comportements d’enfants ou d’adolescents, qui n’en n’ont pas nécessairement conscience.

Aussi les études dites longitudinales réalisées dans le temps, comme celle de L.R. Huesmann (1) qui a porté sur une population de plus de 400 enfants de huit ans d’âge, enfants appartenant à des nationalités différentes, et qu’il a revus à l’âge de 19 ans ; ou encore celle effectuée par deux psychologues de l’Université de Washington (2). Ces études ont mis en évidence une correspondance entre la violence à la télévision, l’accès à la violence sociale et le doublement du taux d’homicide sur 20 ans, contredisant certains psychanalystes qui déclarent que cette violence permet aux fantasmes des enfants de se réaliser dans l’imaginaire… Des éthologistes, des psychologues et des sociologues ont pu également expérimenter de telles influences sur des groupes restreints et possèdent des modèles explicatifs : la violence est programmée par divers canaux influençant psychologiquement les spectateurs et particulièrement les enfants et adolescents livrés à eux-mêmes ; nous en retiendrons quelques-uns.

L’apprentissage de situations

Toute exposition à une situation de violence génère immanquablement chez tout individu ordinaire des réactions comportementales de défense, de fuite ou d’inhibition émotionnelle. Face à des scènes insoutenables, un adulte peut « rationaliser » ce qu’il perçoit, c’est-à-dire déplacer la scène vécue d’un plan émotionnel sur un plan intellectuel pour en désamorcer l’impact brut. Face à l’impossibilité d’effectuer ce déplacement intellectuel, l’individu produira des inhibiteurs, des écrans, qui lui permettront de dénier l’agression sensorielle, de la vivre en quelque sorte sur un plan strictement imaginaire, « pour de faux » comme disent les enfants…

Le problème est que ces déplacements ne laissent jamais l’individu indemne au plan sensoriel ou psychologique. Le déplacement et le déni ne trompent que notre conscience, pas l’ensemble de notre système neurosensoriel, qui a encaissé les stimulis et les a répertoriés sur une autre partie de notre organisation psychique. Ainsi, l’enfant ou l’adolescent, qui a assisté à des milliers de meurtres, de viols et d’agressions au cours d’une dizaine d’années de télémania assidue, a intégré des schèmes de comportements.

L’argument de nombreux psychologues et psychiatres (Baer, Sherman, et A. Bandura (3) est que les situations, alors enregistrées au terme de X visualisations, demeureront engrangées et prépareront ainsi l’individu à d’autres situations du même genre, vis-à-vis desquelles il sera en quelque sorte programmé. C’est ce que l’on appelle l’habituation.

La surenchère sensorielle :

La modification radicale de la construction narrative médiatique qui s’est opérée en une vingtaine d’années se manifeste par ce que j’appellerai une « surenchère sensorielle ». Cette évolution se caractérise par une élévation considérable de la puissance, mais aussi de la cadence des stimulations sensorielles, accoutumant le spectateur à un très haut niveau de signal, et le rendant par là même beaucoup moins réceptif à des sensations plus nuancées. Si l’on compare des émissions à quelques années d’intervalle, nous pouvons constater que le nombre de plans par minutes a considérablement augmenté, créant parfois de véritables effets stroboscopiques, interdisant une perception stable de l’image globale, et permettant ainsi l’ancrage d’images fortes dans le quasi subliminal.

Les enfants d’aujourd’hui ont du mal à conserver leur attention sur des plans fixes ou des séquences lentes, il leur semble « qu’il ne se passe rien » (sic). Des chercheurs ont fait le lien avec les difficultés grandissantes de concentration de la part de nombreux élèves observées par les enseignants.

Ce défilement des plans va de pair avec un univers sonore, qui donne le ton de notre réceptivité au monde en induisant des rythmes neurophysiologiques, eux aussi de plus en plus syncopés, hachés, marqués et simplificateurs, tels que le rap, la techno, ou le hard-rock. Les bandes sonores sont devenues de plus en plus violentes… Celles des séries américaines sont cycliques, comportant une alternance de sirènes de police, de coups de feu, de chocs et d’explosions.

Cette surenchère sensorielle n’affecte pas que le rythme des images et du son, mais aussi le retentissement émotionnel des images. Voici une trentaine d’années, un quelconque film policier montrait un homme touché par une balle s’effondrer à 3 mètres de nous, aujourd’hui, l’utilisation du ralenti nous permet de voir le projectile pénétrer dans le corps, le sang et les viscères jaillir et éclabousser le décor. Ce réalisme scénique a « progressé » sans que l’on sache quelle vertu narrative il remplit. Hélas, dans la plupart des cas, aucune ! Et c’est bien là que se pose toute la question de l’organisation du sens qui est évacuée au profit de celle des sens, ce qui me fait parler « d’insensée sensorialité ». Les acteurs et les situations s’autosuffisent dans un scénario qui n’est plus qu’un prétexte à une succession chronologique de situations violentes et destructrices (casses de voitures en chaîne, explosions en cascades, etc.), confèrent les exhibitions musclées de Schwarzenegger, Van Damme (pas le chanteur lyrique), Stallone et consorts.

Des scénarios conditionnant :

Les séries américaines proposent des scénarios récurrents (souvent fabriqués par ordinateur), tels celui du sempiternel psychopathe, hobby : serial killer, qui traque des femmes dans la nuit, ou les attend dans leur appartement, muni de délicats accessoires allant du couteau de boucher à la tronçonneuse. Les dialogues sont presque absents, les scènes violentes, les visages terrorisés sont pris en gros plans déformants, sous des angles atypiques grâce à certains procédés techniques, pour renforcer la peur.

De manière général, l’univers de nombreuses séries s’est considérablement assombri dans tous les sens du terme. Par exemple, au jaune dominant de la colorisation des films et feuilletons des années 60, s’est substituée une dominante bleue qui donne une tonalité beaucoup plus froide et inquiétante. Ce procédé est utilisé à outrance dans les thrillers ou science fictions, comme « Alien », « Abyss », « Terminator », « X files », etc.

Les thématiques itératives reposent sur la terreur, la domination, la destruction, la paranoïa. La télévision française nous propose souvent pour la même soirée jusqu’à 3 films, possédant sensiblement les mêmes ingrédients (par exemple, « Liaison fatale » ; « Fatal combat » ; « Morsure fatale », soirée fatale assurée). L’univers qui sert de décor à de nombreuses productions violentes est fréquemment déglingué ; notons également une progression de l’univers satanique dans un certain nombre d’horror shows made in USA.

La France n’est pas en reste et tend à reproduire la même tonalité à l’américaine, il est intéressant à ce titre de suivre l’évolution d’une série grand public comme le « Commissaire Moulin » : en une vingtaine d’années, ce dernier est passé d’un personnage des plus mous en imperméable grisé, à celui d’un motard stressé, grossier et violent.

L’incontournable question des valeurs

Il ne s’agit ni de diaboliser la télévision, ni de faire preuve de naïveté quant à ses intentions et ses effets. Elle est tout simplement le plus puissant vecteur d’influence collective que l’homme ait inventé à ce jour. Comme pour bien d’autres technologies, ce n’est point la technique innovante qui est en cause, mais l’utilisation qui en est faite. D’autre part, la violence que nous connaissons est inscrite dans la logique même de notre société de consommation, de concurrence et de domination à outrance, où les uns doivent imposer leurs fins et leurs bénéfices en écrasant les autres.

Dans la crise de société que nous vivons, le véritable enjeu du débat culturel et médiatique me paraît être plus que jamais celui des « valeurs » que nous voulons promouvoir. La violence quotidienne et son cortège d’incivilités qui minent notre société sont le fruit d’une « crise fondamentale du sens commun » et de ce qui fait la société. Le niveau juridique, celui des lois, est impuissant à lui seul à répondre à la question, car les lois ne possèdent leur pleine efficacité sociale que lorsqu’on ne s’en sert pas ou peu. Ce sont les normes sociales qui régissent nos attitudes dans les situations de tous les jours qui font effectivement fonctionner la société ; cependant, celles-ci relèvent toujours d’un système culturel cohérent et n’ont pas de sens en elles-mêmes sans les valeurs qui les sous-tendent.

Une grande partie des valeurs et des normes de civilité usuelles se trouve sapée depuis quelques décennies par la société de consommation, l’apologie de l’hédonisme individualiste, et de ses faire-valoir idéologiques, sans qu’elle ne soit remplacée par un autre système cohérent. La question morale se trouve donc au cœur du problème ; mais c’est une question sensible, éminemment gênante et troublante, car elle renvoie à un intenable débat, politiquement biaisé. Qui oserait, par exemple, prononcer actuellement le mot de « censure » ? Quel homme politique fait référence à autre chose qu’à la pensée unique néo-libérale ?

Si la gauche n’a pas le monopole du cœur, selon une formule célèbre, la droite n’a pas davantage l’apanage des valeurs ! Pourtant, dans le débat politique actuel, se placer sur le terrain des valeurs revient bien souvent à être situé d’office dans le clan des conservateurs. À fuir ce débat et à court-circuiter cette question pourtant incontournable, la classe politique s’expose, comme nous pouvons le voir aujourd’hui, à laisser le champ libre à toutes les formes de fondamentalismes et à l’extrême droite, à laisser tout se confondre pour les générations qui viennent : l’ordre républicain, le fascisme, la sécurité publique, la citoyenneté, la civilité et la liberté.

Jean-René Loubat, Psychosociologue

(1) L.R. Huesmann, « Psychological processes promoting the relation between exposure to media violence and aggressive behavior by the viewer », Journal of social issues, 1986. Vol. 42, n° 3.

(2) B.S. Centerwall, « Television and violence, the scale of the problem and where to go from here », JAMA, 1992. Vol. 267, n° 22.

(3) A. Bandura, « L’apprentissage social ». Ed. P. Mardaga. Bruxelles. 1980.